Raymond Peynet
1908 - 1999

Raymond Peynet est né le 16 novembre 1908. Il entre à l'âge de quinze ans aux Arts appliqués et à sa sortie opte pour le dessin publicitaire. Il fait ses débuts chez un parfumeur, puis chez Tolmer. Il publie, en 1936, ses premiers dessins dans la revue anglaise The Boulvardier puis, trois ans plus tard, dans le Rire. Dans le même temps, il réalise ses premiers décors pour le plus petit théâtre de Paris, La Huchette.

C'est en 1942, devant le kiosque à musique de Valence, aujourd'hui classé monument historique, que Raymond Peynet imagine pour la première fois son petit couple. Il envoie ses dessins à Max Favalelli, alors rédacteur en chef de la revue Ric et Rac, qui baptise la série "Les amoureux de Peynet". C'est le début d'une grande carrière : avec beaucoup d'invention, Peynet diffusera à travers le monde ses deux fiancés, sous des formes diverses. Ils feront l'objet d'une importante série de dessins pour la presse (Elle, Ici-Paris, Paris-Match, Marie-France ...), d'affiches publicitaires (Air France, Galeries Lafayette, Loterie nationale ...), de cartes postales et de poupées.

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Parallèlement, il réalise des costumes et des décors de théâtre (pour les pièces d'Audiberti, de Victor Massé, les opéras-comiques d'Offenbach ...) et illustre des livres. Son actualité dans le domaine graphique est intense et multiple. Il dessine la campagne publicitaire du parfum Succès fou d'Elsa Schiaparelli. En 1958, on lui confie la décoration du pavillon de l'Urbanisme de l'Exposition universelle de Bruxelles.

En hommage aux "amoureux", son ami Georges Brassens écrira la célèbre chanson Les bancs publics.

Raymond Peynet a son musée à Antibes et le Japon lui en a consacré plusieurs.

Il s'est éteint en janvier 1999 dans le sud de la France, où il s'était retiré depuis une vingtaine d'années pour se consacrer essentiellement à l'édition de lithographie d'art.



 

 

 
 
"Peynet
de tout coeur"
 
   

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les historiens n'ont pas toujours l'ouïe très fine. Du mois de novembre 1908, par exemple, ils n'ont retenu en priorité que deux dates. Le 14, jour où Albert Einstein présenta son premier rapport sur la théorie des quanta appliqués à la lumière et le 15, qui vit le roi Léopold II de Belgique rédiger le plus fabuleux des testaments en léguant le Congo à son pays. Sans prévoir, évidemment, les catastrophes et les conflits qu'engendrera à l'avenir ce double événement, ils demeurent sourds à ce qui sera une source de bonheur. Ils ne perçoivent pas, le 16, les vagissements qui s'élèvent du coeur de Paris, le vrai Paris populaire, puisqu'une place y célèbre la République.

Penchés sur un berceau, d'heureux parents contemplent avec ravissement, sur sa ligne de départ, un citoyen qui donne déjà de la voix et ne voient pas le petit dieu ailé perché, avec son arc et ses flèches, au faîte des rideaux de mousseline.

Le géniteur affirme avec fierté :
- un jour, il sera patron d'une grande brasserie !

C'est que ce Parisien, encore dans le cocon des langes, est en réalité un immigré. Il est le membre le plus récent de cette immense vague qui déferle depuis l'Auvergne et inonde le quartier qui jouxte la gare de Lyon. C'est sur ce territoire restreint, que se cantonnent d'abord ceux qui fourniront à Labiche de savoureux modèles, limitant leur activité au commerce des "Bois et charbon", auquel ils adjoignent un comptoir, mariant ainsi le "gros rouge" à la "tête-de-moineau". L'opiniâtre génie de leur race et leur patient irrédentisme feront de ces fils d'Arvernes des conquérants qui régneront sur le Paris du combustible et de la boisson.

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Il faut avouer que l'arbre généalogique du bambin justifiait les nobles ambitions nourries pour son avenir. Le père est originaire de Saint-Eloy-les-Mines, la mère de Brassac-les-Mines, deux purs produits du Puy-de-Dôme, issus tous les deux d'un bassin charbonnier dont les veines deviennent exsangues.

Cet arbre dispensera plus tard l'homme de se livrer à la recherche de ses racines, sport fort à la mode en ce temps de mutants et de métis. En effet, Raymond Peynet n'a jamais rompu ses liens avec le "pays". Certes il n'est pas très sensible aux honneurs et aux décorations. S'il se fait épingler, c'est pour arborer la tenue majestueuse qui désigne à ses pairs des confréries vineuses le "grand officier du Taste-Vin".

Si on le pousse à se mettre à table, Peynet confesse le goût secret qu'il a gardé pour la gastronomie de son terroir. Cuisine d'une forte densité, riche en sucs et en substantifiques moelles. Petits plats longuement mitonnés sur le coin du fourneau, viandes entrelardées, soupes au farci, galantines revêtues d'une onctueuse pelisse, chopines de tripes rabelaisiennes, daubes mijotées dans des sauces moirées de graisse et ces fourmes qu'on étale sur le pain bis. Le tout dégageant un fumet qui est un défi à la diététique, mais produisant, outre des ministres et des fromages, des gaillards qui, selon Alexandre Vialatte, "ont des cheveux noirs, des yeux de braise, des dents luisantes et des chandails superposés, les uns marron, les autres aubergine. En laine épaisse. Pour le 15 août ils en enlèvent un. A la Toussaint ils en ajoutent deux".

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P
eynet n'en est pas pour autant sectaire. Il ne réclame pas ce que nos cuistres appelleraient son "auvergnitude". Curieux de tout, il est ouvert à toutes les civilisations. Je me souviens d'un dîner chez lui au cours duquel il avait arbitré avec autorité une joute ardente entre ses deux meilleurs amis, Georges Brassens et Lino Ventura, sur le délicat problème de la cuisson de la "Pasta con la sarde" qui est à base de macaronis, de fenouil et d'anchois frais. Lino l'emporta, porteur des traditions ancestrales, mais j'aurais volontiers couronné Brassens dont je découvris ce soir-là sa dévotion pour les classiques en l'écoutant réciter par coeur tout un acte de Bérénice.

Je confesse ne rien savoir de la prime enfance de Peynet et je serais enclin à imaginer un élève quelque peu timide et s'en allant rêver sur les bancs de l'Ecole primaire de la rue Béranger, si une confidence ne modifiait la sagesse de cette image. Un des jeux auxquels s'adonnaient ses turbulents condisciples consistait à se jeter sur le pavé, du trottoir, devant un autobus, le vainqueur étant celui qui obligeait le monstre à freiner le plus tardivement. Mais j'ai peine à inclure Raymond dans cette corrida urbaine.

Tout au contraire on peut le classer dans le clan privilégié des vocations précoces. Le cadeau d'un petit train n'aurait certainement pas orienté Raymond vers la carrière injustement chansonnée de chef de gare, non plus qu'une panoplie de cuirassier aurait éveillé en lui des fureurs guerrières. Paradoxalement c'est celui qui aspirait à voir l'héritier gravir les échelons de la hiérarchie limonadière que choisit le Destin. Pour le Noël de ses neuf ans, il trouve dans ses souliers une boîte de couleurs. Désormais il ne cessera plus de dessiner et de peindre : "Anch'io sono pittore !".

Un simple indice est décelable dès ses premiers pas et qui se développera tout au long de sa vie : son intérêt pour tous les genres, tous les modes d'expression. Il réussira avec un égal bonheur dans toute la gamme des arts plastiques avec pour unité, celle d'un style qui lui est propre et qui est le reflet profond de sa personnalité.

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D
éjà Peynet s'exerce au dessin humoristique dans la marge des ses cahiers scolaires, il invente des affiches. Cela suffit à convertir des parents assez compréhensifs pour l'engager dans une voie dont ils canaliseront les possibles errances en exigeant qu'elle soit officielle. Et c'est ainsi que l'adolescent calme ses impatiences en suivant les cours de l'Ecole des Arts appliqués à l'Industrie. Conjugaison dont la finalité rassurerait les ascendants s'ils savaient qu'une certaine ethnie échappe à ces abruptes réalités industrielles pour céder à d'autres mirages plus séduisants.

Le paradoxe serait que ce Prince des Amoureux ne le soit pas lui-même. C'est au cours d'un bal, en malmenant quelque peu les chaussures d'une ravissante jeune fille, que ce néophyte du tango et du charleston, lui brise le coeur. La foudre tombe dans le tonnerre des cymbales. Des regards furtifs, des joues qui rosissent, quelques paroles bégayées. Ces symptômes ne trompent pas. Raymond et Denise sont épris l'un de l'autre. Et un sort malicieux ajoute son grain de sel : Denise porte le plus charmant des patronymes, elle est une demoiselle Damour.

Elle le demeurera tout au long d'une vie sans que jamais ne faiblisse un bonheur partagé. Denise sera pour Raymond la compagne attentive de chaque jour, la vestale du foyer où gazouillera bientôt une petite Annie, la gardienne de son oeuvre. Elle sera même son modèle car la charmante amoureuse du couple fameux qu'il créa, c'est Denise avec son fin visage que barre une frange et dont la mobilité traduit toutes les nuances de l'amour.

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C
'est dans sa création que l'artiste traduit le plus sûrement l'homme. Elégance du trait, subtilité des couleurs, fraîcheur de l'inspiration, pudeur des sentiments sans jamais tomber dans la mièvrerie, Peynet est le contrepoison de tout ce qui nous pollue aujourd'hui l'esprit. Il nous offre la clef, la clef du monde enchanté où il capte dans ses filets ce que nous nous acharnons à détruire.

S'il vous prenait la fantaisie de réclamer à Peynet ses "papiers", il ne vous tendrait qu'une seule carte. La carte du Tendre.

 
 
Préface
Max Favalelli